Double Trolley
/ 8 min read
Edité / updated :Chapitres / chapters
Publié dans iPhilo 13, printemps.
Note : la date de parution est approximative.
On peut parfois se surprendre à croire la philosophie inutile. Ce serait une discipline sans intérêt pratique, qui n’amène à rien, pour de faux intellectuels qui font mine de ne pas être d’accord parmi sur des sujets qu’eux-mêmes n’ont jamais vraiment su comprendre, si tant est que leurs précurseurs aient eu une seule idée explorable pour commencer. Ce serait une perte de temps, d’énergie, de financement, pour des recherches trop occupées à être absurdement précises sur des questions que personne ne se pose et qui ne feraient rien avancer. On peut parfois s’y surprendre. Et puis, un jour, on scroll insta et on réalise par un seul meme(1) ce qui nous a mené ici : au diable l’utilité quand il y a l’intérêt et l’obsession. Aujourd’hui, j’aimerais par ces pages explorer une expérience de pensée qui me traîne dans la tête jours et nuits depuis que j’ai pu la voir, un scénario qui combine éthique, paris, microtrottoirs et tramway : « Would you kill 1 person or double it and give it to the next person ? ».
Pour commencer, un peu de contexte. Si on peut entendre de nombreux prétentieux (rarement spécialistes) les croire divisées entre l’élite et le peuple, la philosophie (et a fortiori la multitude de ses expériences de pensée) n’est absolument pas étrangère à la pop culture. On notera par exemple la renaissance fulgurante de la philosophie de Camus avec l’image du mythe de Sisyphe qui, il y a quelques temps, a pu envahir les for you pages de nombreux utilisateurs, déclinée de toutes les manières imaginables. Car c’est là la nature d’un meme : une même idée, reprise, repostée, modifiée, imitée, encore et encore, sous toutes ses facettes. Mais ici, nous nous intéresserons à un autre géant du meme philosophique : le dilemme du tramway, initialement proposé par Philippa Foot dans son essai « The Problem of Abortion and the Doctrine of the Double Effect » en 1967(2). Le scénario est le suivant : un tramway dont le pilote a perdu le contrôle, et deux pistes pour lui à suivre. Sur l’une – celle qu’il s’apprête à emprunter – cinq hommes travaillent; sur l’autre, un seul. Le pilote a alors le choix d’épargner la majorité en changeant de voie, condamnant par cette même décision la vie d’une personne normalement hors de danger avec pour conséquence de devoir assumer la responsabilité de sa mort. Le scénario permet ainsi d’explorer l’impact de la responsabilité individuelle ou encore l’impact du choix. Cependant, ce qu’il faut ici remarquer, c’est la structure du dilemme : une voie A vers laquelle on se dirige, et une voie B qu’il nous faudrait activement préférer. C’est un schéma, parfaitement modulable, et donc parfaitement adapté aux variations. Vous ne changeriez pas de voie pour la vie de cinq hommes ? par peur d’avoir du sang sur les mains ? Qu’en est-il s’ils sont dix, quinze, vingt, cinquante, cent ou un milliard ? Et si la personne seule était terminalement malade ? ou qu’au contraire elle détenait le remède d’une maladie incurable dont elle-seule connait le secret ? La liberté est totale, ce qui nie toute surprise à l’abondance de memes en reprenant le format.
La deuxième moitié du puzzle, quand bien même il n’a que deux pièces, est un autre meme, lui né des interviews en microtrottoirs. La phrase « Double it and give it to the next person ». Le principe est le suivant : dans une expérience, on demande à un passant s’il veut un dollar ou s’il double la cagnotte pour qu’elle soit donnée à quelqu’un d’autre. Ensuite, on répète le processus avec deux, puis quatre, huit, seize, etc. dollars, augmentant à chaque fois, jusqu’à ce que quelqu’un choisisse finalement de tout garder. Là encore, c’est le principe qui est important : on peut certes doubler un prix, mais aussi un défi : faire une pompe par exemple, ou n’importe quelle chose dont l’ordre de magnitude peut biaiser les esprits. A nouveau, le format ici ne pose aucune limite. Alors pourquoi ne pas se sentir libre de les combiner ?
Et ce n’est pas très difficile de voir comment le faire, donnant ainsi naissance au scénario suivant, origine de mes nuits blanches : un tramway dont le pilote a perdu le contrôle peut être dévié vers une voie sur laquelle se trouve une seule personne. Autrement, il embarque sur une voie récursive qui, si empruntée, répète le dilemme, cette fois-ci avec deux personnes sur la voie alternative, et ainsi de suite. La question est alors : vous êtes à la position , celle qui donnerait la mort à personnes si le tramway était dévié ; est-ce que vous le faites ? Préférez-vous minimiser la catastrophe qui ne ferait inévitablement qu’empirer ? Ou espérez-vous une cohésion de groupe, et que, par une succession de bons choix ininterrompus, tout le monde soit sauvé ?
Nous ne chercherons pas ici à déterminer quelle réponse est la bonne, le plus important étant de montrer l’intelligence collective qui, en combinant deux principes de prime abords issus de deux milieux distincts, arrive une fois de plus à donner naissance à une nouvelle question. (De là, on peut également s’interroger sur le rôle de la forme dans les expériences de fond. On se souvient plus facilement du mythe de Sisyphe, du problème du tramway, ou des « cerveaux dans une cuve » de Putnam que d’autres, précisément grâce à leur format et scénario marquants et dérivables, qui permettent à tout un chacun de s’essayer à les décortiquer en imaginant des cas pas si distants mais pourtant amenant à d’autre conséquences que les expériences initiales. Ce sont les mélodies les plus mémorables – en ce qu’elles restent le plus facilement en mémoire – qui sont les plus remixées.) Mais alors, sans y chercher de consensus, notons les avis divergents, et les camps qui se divisent face au dilem(e)me. Dans un thread reddit(3) (la source la plus ancienne que j’ai pu retrouver à l’expérience de pensée, car un des grands problèmes des memes est leur difficulté notoire à être cités), la majorité des internautes semblent opter pour le changement de voie (que j’appellerai ici l’option du sacrifice). La raison à cela : pour certains, un manque de confiance vis-à-vis des autres, par la possible existence d’une personne qui, comme elle, préfèrerait éviter que la catastrophe empire à son tour ; une prophétie auto-réalisatrice, comme la peur d’un futur soi. Pour d’autre cependant, le raisonnement est différent : si le scénario peut théoriquement se développer à l’infini, le nombre lui bel et bien fini d’humains sur Terre implique que, passé un moment, une itération , l’entièreté de l’humanité serait coincée sur des rails ad aeternam pour d’inlassables répétitions. Alors, quand bien même il serait possible de ne tuer personne, la question se complexifie. Tuer quelques particuliers serait-il le prix de la liberté du reste de l’humanité ? Car après tout c’est seulement en refusant de passer le dilemme à son prochain que celui-ci peut s’arrêter et que le monde peut se défaire les pieds de ces rails.
Cependant, il y a bien deux camps dans les réponses. Et ceux qui refusent de tirer le levier (que j’appellerai ici l’option passive) ne manquent pas. Deux raisons à nouveau : d’un côté l’espoir que chacun s’accorde à préférer sauver les vies de la totalité, quitte à faire un pari risqué, et de l’autre le poids trop lourd de la responsabilité, qu’ils choisissent de partager avec les futurs décideurs. « De partager » ? En fait ça dépend. Pour certains, c’est la responsabilité entière qui suit le mouvement, et passer la décision reviendrait à se débarrasser entièrement de cette responsabilité. Il est intéressant de remarquer qu’aucun commentaire ne mentionne la présence potentielle de personne avant notre choix qui elles-mêmes l’aurait laissé couler (probablement à cause de la présentation du dilemme, qui place implicitement le lecteur en première position), mais la partition de la responsabilité proposée juste avant peut aussi être abordée dans l’autre sens : de combien de personnes avant nous – avec qui la responsabilité serait donc partagée – suffit-il pour se décider à changer de voix sans avoir à assumer une part trop lourde du poids de ses morts ? La question restera ici ouverte car, la fin de ce texte approchant, je vois mal comment y mettre un terme en un paragraphe.
Voici maintenant un tableau résumant les quatre différentes positions que nous avons pu identifier :
| Option du sacrifice | Option passive | |
|---|---|---|
| Le choix d’un autre | Tirer pour éviter une possible plus grande perte si quelqu’un d’autre décidait de tirer lui-même. | Préférer que quelqu’un d’autre se décide pour ne pas en assumer l’entière/la responsabilité. |
| La longueur du dilemme | Tirer pour arrêter l’expérience et libérer les humains, prisonniers des rails. | Préférer que l’expérience ne se termine jamais afin que personne ne périsse à cause d’elle. |
En conclusion, si vous cherchez des sujets de papier, ne vous flagellez pas trop pendant vos sessions de doomscroll, car elles peuvent parfois vous apporter l’illumination justement espérée. Sur-ce, voilà mon article, alors qui voudra bien peut en écrire deux en réponse. Double it and give it to the next person après tout. Voyons quand ça s’arrête. (Et si jamais, P.S., je vous rassure, je ne pense pas vraiment la philosophie inutile.)
Sources
- https://[www.instagram.com/reel/DBuApg3q9KV/ ?igsh=MXc1NGhnajFiNGUyMA==](https://www.instagram.com/reel/DBuApg3q9KV/ ?igsh=MXc1NGhnajFiNGUyMA==
- Hacker-Wright, J., Philippa Foot, The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Winter 2021 Edition), Edward N. Zalta (ed.), URL = <https://plato.stanford.edu/archives/win2021/entries/philippa-foot/>.
- https://[www.reddit.com/r/trolleyproblem/comments/149sh6x/after_the_33rd_split_in_the_tracks_the_trolley/](https://www.reddit.com/r/trolleyproblem/comments/149sh6x/after_the_33rd_split_in_the_tracks_the_trolley/