De l'art de faire gagner les deux camps
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Probablement le sujet le plus étrange que j’ai jamais traité. Difficile d’en parler tout en paraissant sérieux…
Introduction
La publicité n’a jamais été, et ne sera jamais, à court d’idées, et si nombre agences et publicitaires préfèrent rester dans les formules traditionnelles, en faisant jouer des slogans ou en présentant le produit comme la seule solution à un problème jusqu’alors inconnu du futur consommateur, certains s’essayent à de nouveaux formats. Et c’est ainsi que dans le journal publicitaire de la Coop, dit « Coopération », du 8 octobre 2024 pouvait être lu un match de rhétorique entre la fondue et la raclette personnifiées. Evidemment, la Coop, étant un magasin de distribution, a tout intérêt à ce que les lecteurs achètent les deux. Mais alors, pourquoi son autrice, Joëlle Challandes, a-t-elle choisi ce format de joute verbale ? au lieu d’un simple article ventant les bienfaits de l’un comme de l’autre ? Dans cette analyse, nous étudierons, en utilisant les approches pragmatiques de Jakobson, d’Austin et de Grice, comment l’article, malgré sa présentation, n’est en réalité pas si différent d’un simple encart publicitaire et aussi bien loin d’un débat classique.
Présentation du corpus
Sont dans cette section retranscrites les différentes répliques présentes dans l’article. Nous ne considérerons pas les images qui les accompagnent, suffisamment séparées du texte pour que les deux soient traités comme des objets distincts. Remarquez aussi, et nous y reviendrons, que l’article est construit en une succession de courts dialogues, chacun constitué d’une première réplique puis d’une seule réponse, sans que l’ordre entre les échanges ne soit précisé. La numérotation alors introduite ici est purement arbitraire et sans substance pour l’analyse de ses éléments, elle sera régulièrement utilisée plus tard pour référer aux phrases correspondantes et éviter les répétitions. Les abréviations de F et R seront utilisées pour « la fondue » et « la raclette », respectivement, pour ce qui est de l’indications de leurs tours de parole.
P.24
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F : Ma première recette connue en Suisse a été publiée en 1699.
R : Je fête cette année mes 450 ans d’histoire en Valais. On m’a baptisée « raclette » en 1874, en référence au fait de racler la meule de fromage fondant près du feu. -
F : Comme le fameux slogan l’affirme, je crée la bonne humeur.
R : Pur mensonge… ce n’est pas toi qui la crées, c’est le fromage fondu en général! -
R : On me fait fondre et on me racle avec amour, grâce au four traditionnel valaisan. On prend le temps de me savourer, dedans ou dehors.
F : On me concocte avec soin, me brassant patiemment, à la maison ou en pleine nature!
P.25
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F : Je contribue à la diversité de la Suisse : on ne me préfère pas de la même façon selon les régions où l’on me déguste.
R : Certes, mais il n’y a qu’un caquelon dans lequel on te fait fondre. J’ai droit à un four traditionnel à la valaisanne ainsi qu’à divers fours réservés à la raclonette : électrique ou… à la bougie. -
R : On a jugé la qualité de mes fromages lors d’un premier Championnat du monde de la raclette, l’an dernier en Valais.
F : J’ai déjà été célébrée quatre fois lors d’un Mondial de fondue, dans le canton de Vaud. -
F : On peut me préparer avec des ingrédients végétaux, la preuve avec la recette de fondue végane signée Fooby (lire en page 37)!
R : Comme toi, j’existe aussi en mode végane sur le marché! -
F : Je permets aux clubs de foot et de hockey de gagner des sous et aux derbys d’être plus gourmands.
R : Prétentieuse que tu es, les clubs de sport organisent aussi des soirées raclette! -
R : On me déguste sans échanger ses microbes potentiels, si tu vois ce que je veux dire…
F : Rabat-joie. D’accord, un point pour toi. Avec moi, on partage tout!
P.26
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F : Envie de me déguster en solo ? J’existe aussi en portion individuelle, prête en un éclair au four à micro-ondes!
R : Tu n’as pas le monopole du choix du nombre de convives. On peut me savourer à 1, 2, 3 ou 10 personnes… -
F : Il n’y a pas que préparée avec du vin blanc que je suis bonne : on peut par exemple me concocter avec de la bière, avec ou sans alcool. Par ailleurs, la fondue au Vacherin Fribourgeois AOP s’élabore avec de l’eau.
R : Pas besoin de m’ajouter quelque liquide que ce soit. Je me suffis à moi-même. -
F : Au-delà du Gruyère AOP et du Vacherin Fribourgeois AOP, on peut me préparer avec de nombreux fromages, y compris une touche de bleu, de Tilsiter, d’Appenzeller (voire la recette de fondue à la poire Williams en page 36), de Schabziger ou de Tête de Moine AOP. On m’élabore même avec… du fromage à raclette!
R : Tu n’es pas la seule, je suis certes célèbre préparée avec du fromage à raclette, à l’instar du Raclette du Valais AOP, mais j’excelle aussi avec du raclette de chèvre ou du Vacherin Fribourgeois AOP.
P.27
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F : Autour de la table je suscite toujours le débat : moitié-moitié ou pas, prête à l’emploi en sachet ou à concocter soi-même en râpant le fromage…
R : Ce sont plutôt les accompagnements qui animent les discussions avec moi. Les puristes ne jurent que par les pommes de terre en robe des champs, les cornichons et les petits oignons. Ils crient au scandale quand d’autres me dégustent avec des fruits secs, des poires, du romarin, du gingembre ou du lard grillé! -
F : Je peux me présenter colorée, rouge avec de la sauce tomate ou teintée de vert avec des herbettes séchées par exemple.
R : Curry, paprika, abricots secs… Avec toutes les épices et accompagnements avec lesquels on me savoure, tu fais pâle figure. Un point pour moi! -
R : On ne te déguste le plus souvent qu’avec du pain, ce n’est pas très élaboré…
F : Ne fais pas la maligne, Madame pommes de terre-cornichons. -
R : Pas de rythme imposé avec moi. On me fait fondre quand on est en appétit.
F : Un point pour toi, c’est plus compliqué avec moi de faire des pauses. Mais on m’associe à la tradition du coup du milieu, qui consiste à déguster une larme d’eau-de-vie entre deux bouchées. -
F : Je suis synonyme de gage potentiel : qui perd son morceau de pain dans le caquelon a une dette!
R : Et tu trouves ça glorieux ? -
F : Quand on a fini de me déguster, je réserve un délice irrésistible aux convives, au fond de mon caquelon : il se nomme religieuse.
R : Le bord croustillant de ma meule de fromage se nomme également ainsi, et il est bien meilleur que ta religieuse coriace!
Destinateur et destinataire
Avant de commencer l’analyse des répliques en elles-mêmes, un point de clarification est requis. Car, s’il est bien une chose essentielle à prendre en compte dans l’analyse de ce dialogue, c’est la question du destinateur et du destinataire de ses répliques, à savoir celui qui les dit et celui qui les reçoit. De prime abord, il s’agit d’un échange classique, dont chaque phrase alterne entre la fondue qui s’adresse à la raclette et l’inverse. Selon cette analyse naïve, il ne fait aucun doute que l’échange est crédible. On observe par exemple les nombreux pronoms déictiques qui assoient le dialogue entre les deux personnages. Par exemple, le groupe « je » / « mon » / « moi » se retrouve aux phrases 1.F, 1.R, 2.F, 3.R, 3.F, 4.F, 4.R, 5.R, 5.F, 6.F, 6.R, 7.F, 8.R, 8.F, 9.F, 9.R, 10.F, 10.R, 11.F, 11.R, 12.F, 12.R, 13.F, 13.R, 15.R, 15.F, 16.F, 17.F, 17.R, le groupe « tu » / « ton » / « toi » se retrouve aux phrases 2.R, 4.R, 6.R, 7.R, 8.R, 8.F, 9.R, 11.R, 14.R, 15.F, 16.R, 17.R. On notera aussi l’utilisation rare de descriptions plus complexes, par exemple en 14.F « Madame pommes de terre-cornichons », qui d’une part désigne la raclette, et de l’autre permet d’en expliciter les accompagnements classiques dans le cadre de l’argument de la fondue. Il parait donc sensé de dire que l’échange entre la fondue et la raclette obtient (au moins dans ses grandes lignes, mais nous y reviendrons).
Cependant, rappelons qu’il s’agit bien là d’un échange publicitaire et fictif, plus complexe que notre analyse jusque-là le laisse entendre ; il nous faut alors rajouter deux participants au contexte : l’autrice et le lecteur. Car si ce match est structuré comme un dialogue équitable entre la fondue et la raclette, où chacune a droit de réponse, la même chose ne peut être dite à propos de la relation autrice-lecteur : c’est bien un monologue de l’autrice adressé au lecteur, sous la forme d’une discussion (et d’un cadre général, mais nous y reviendrons aussi) scriptée entre raclette et fondue, auquel ce dernier ne peut logiquement pas répondre.
Il nous faudra donc, notamment pour les morceaux de phrases aux fonctions expressives et conatives (qui seront définie dans la section suivante), préciser qui exactement les dit et à qui elles sont adressées, car on ne traitera pas de la même manière une phrase prononcée par un personnage pour gagner un débat fictif qu’une phrase qui vise à pousser le lecteur à la consommation. On peut dès lors remarquer plusieurs choses :
- Premièrement, notons que l’autrice s’adresse bien au lecteur, mais de manière non-explicite. En effet, Joëlle Challandes ne prend à aucun moment le parti d’écrire en son propre nom ; c’est uniquement par le discours de la raclette et de la fondue qu’elle intervient et qu’elle nous vante les mérites des produits de la Coop ou nous présente de futurs achats possibles.
- Deuxièmement, on pourrait aussi raisonnablement ajouter au contexte l’entité de la Coop, en ce qu’elle est représentée, qu’elle s’exprime, par l’autrice qui elle-même fait partie d’un ensemble de personnes en permettant la publicité. Cependant, cela nous demanderait de tordre les théories linguistiques (développées avant tout pour exprimer les interactions humaines) plus qu’elles ne le permettent réellement. La piste est donc évoquée mais ne sera pas plus discutée.
- Troisièmement, nous pouvons relever une dernière relation destinateur-destinataire à ajouter : celle liant la fondue au lecteur. Sa présence est justifiée par les phrases 6, 9 et 11. En effet, la phrase 6.F contient l’aparté « (lire en page 37) », la 11.F « (voire la recette de fondue à la poire Williams en page 36) », et la 9.F « Envie de me déguster en solo ? ». Dans les deux premières, la référence aux numéros de page du journal, notion qui n’existe que dans la réalité du lecteur, explicite clairement que la phrase lui est adressée. On pourrait défendre que ce soit là Joëlle Challandes elle-même qui s’adresse au lecteur en ajoutant un complément à ce que dirait la fondue, ce qui semble justifier l’usage de parenthèses. Or, l’inclusion de ces apartés au sein même du dialogue (comprenez en opposition à un encart sur le côté ou à un astérisque) pourrait tout aussi bien montrer qu’il s’agit bien d’un aparté donné par la fondue elle-même. L’ambiguïté reste solide dans ces deux cas. Cependant, pour ce qui est de la 9.F, dont le destinataire ne peut être que le lecteur (car ce n’est vraisemblablement pas la raclette qui va aller acheter des tailles de portions différentes), et ce de manière plus évidente encore, c’est bien la fondue qui s’exprime directement et non pas un aparté de l’autrice. Pas de marques typographiques présentes pour marquer un changement de destinateur. Nous avons donc là une preuve claire du discours de la fondue comme quelque fois directement adressé au lecteur, mais qu’en est-il de la raclette ? Si nous ne l’avions pas mentionnée plus tôt, ce n’est pas pour rien. En effet, il manque un marqueur clair : la raclette ne s’adresse jamais au lecteur par un « tu » ou « vous », ne l’implique jamais directement par ses répliques, elle ne fait jamais référence au contexte du magazine et ne pose pas plus de questions. Et, bien qu’elle semble préparer une liste de course (et la fondue aussi, par ailleurs) en énumérant sans peine toutes les alternatives et différents produits disponibles à l’achat (comme aux phrases 6.R, 11.R et 12.R), c’est toujours là l’expression de l’autrice qui se laisse entrevoir. Regardons la phrase 6.R comme exemple : « Comme toi, j’existe aussi en mode végane sur le marché! ». Certes, la phrase en elle-même vise sans doute aucun à pousser le lecteur à essayer ou au minimum à s’intéresser à ces alternatives en question. Mais elle ne semble pas lui être directement adressée pour autant : c’est là une phrase déclarative classique, la raclette n’évoque qu’un fait, et elle est même justifiée dans son contexte car elle permet de répondre à un argument de la fondue (« On peut me préparer avec des ingrédients végétaux », 6.F). S’il faut donc admettre que sa présence n’est là que pour faire connaître les alternatives véganes au lecteur, c’est bien l’autrice qui s’adresse à lui et non pas la raclette par elle-même.
Analyse de Jackobson
Revenant sur chaque dialogue, nous expliciterons dans cette section les rôles que ses phrases y jouent, nous référant aux critères que Jakobson présente dans ses « Essais de linguistique générale ». Respectivement :
- La fonction expressive : permet l’expression de l’attitude du destinateur.
- La fonction référentielle : permet de désigner un élément hors du discours et d’y référer.
- La fonction conative : permet de directement s’adresser au destinataire, typiquement par le biais de l’impératif, par exemple.
- La fonction phatique : permet de maintenir le contact lors du dialogue.
- La fonction métalinguistique : permet de discuter de la langue et du dialogue lui-même, en l’analysant.
- La fonction poétique : permet la mise en valeur d’un sens par la structure, sonorité ou syntaxe même de la phrase.
Nous mettons maintenant en évidence quelles fonctions se retrouvent dans le débat :
- La réplique 1F est entièrement référentielle, à cause de l’expression « ma première recette connue en Suisse » qui désigne bien un élément externe au discours. Notons que le « on » ici présent, ne désignant pas précisément un ou plusieurs individus du contexte, ne peut que difficilement être vu comme un élément à fonction référentielle lui aussi. Rappelons aussi qu’ici, comme pour la totalité des dialogues de l’article, les répliques sont adressées à la fois à la raclette ou à la fondue, respectivement dans le cadre du débat, mais aussi au lecteur, d’une manière non-explicite dans les mots eux-mêmes (le lecteur n’est pas désigné par un pronom « tu » ou quoi que ce soit d’autre), mais bien présente et même centrale dans l’objectif de l’article : faire connaître et vendre. C’est typiquement ce rôle-là qui est d’ailleurs privilégié dans cet échange, puisque les faits historiques évoqués servent avant tout à informer le lecteur.
- Bien qu’elle soit centrée sur une phrase, et donc le langage, il serait trop aventureux de donner à la réplique 2F une fonction métalinguistique. En effet, s’il est ici fait référence à l’idiome « la fondue crée la bonne humeur », c’est uniquement pour la dire de manière détournée plutôt que pour en analyser la forme. C’est donc en réalité un cas de fonction référentielle plus que métalinguistique, qu’on observe bien par la phrase « le fameux slogan », qui désigne une phrase jusqu’alors non prononcée dans le dialogue, mais présente dans le contexte du lecteur. La réplique 2R, en revanche, commence par un cas paradigmatique de fonction expressive, avec « Pur mensonge », qui clarifie l’état mental de son destinateur. Similairement au « on » en 1, la mention ici de « le fromage » désigne plus un concept abstrait qu’un réel élément du contexte, ce qui ne permet pas de lui assigner une quelconque fonction référentielle.
- Les phrases en 3.R et 3.F semblent porter une fonction expressive. Les expressions « avec amour », « on prend le temps de me savourer » ou « concocte avec soin » sont toutes chargées positivement et mettent en lumière d’une part le fait que la raclette et la fondue, dans le cadre de ce débat, cherchent chacune à se mettre en valeur, mais aussi, d’autre part que l’autrice vise bien à donner une lueur positive aux deux. Ces phrases exercent donc une fonction expressive à la fois pour les actrices du débat mais aussi pour l’autrice, en lui donnant une fenêtre d’expression et de vente des produits.
- En 4.R, le terme « Certes » est un parfait exemple de fonction phatique, là où l’idée de « contribuer à la diversité de la Suisse » en 4.F peut être analysé d’une manière similaire au paragraphe précédent comme portant une fonction expressive double. De plus, le connecteur « mais » en 4.R témoigne d’une fonction expressive lui aussi, mais dont la nature double parait plus incertaine, en ce qu’il appose un bémol à la déclaration de la fondue. Ceci a un sens dans le cadre d’un débat, mais on imagine difficilement l’autrice critiquer sa propre publicité.
- On retrouve la fonction référentielle, par la mention du « Championnat du monde de la raclette » et du « Valais » en 5.R et celles du « Mondial de fondue » et du « Canton de Vaud » en 5.F. A nouveau, remarquons qu’il est ici fait référence au contexte du lecteur plus qu’au contexte du débat, ce qui restera d’ailleurs le cas pour tous les échanges. Les termes comme « célébré » ou « qualité » continuent leur fonction expressive comme précédent.
- « Comme toi » et « aussi » en 6.R portent évidemment une fonction phatique, car l’expression permet un lien naturel entre les deux phrases, mais on s’intéressera davantage à l’aparté « Fooby (lire en page 37) » marquant plus évidemment encore que les fonctions référentielles présentes dans ce discours pointent vers des entités ou concepts qui lui sont extérieurs, comme si le personnage d’une pièce de théâtre se mettait à en critiquer la mise en scène. Mais c’est aussi là qu’on trouve la première fonction conative des échanges avec « lire en page 37 » qui est bien une invitation directement adressée au lecteur à faire quelque chose. Sans être un impératif, l’expression semble jouer le même rôle de suggestion.
- On retrouve la fonction expressive simple (en ce qu’elle n’est pas partagée avec l’autrice) avec « Prétentieuse que tu es » en 7.R alors que, dans la même phrase, « aussi » revient avec le même rôle qu’au paragraphe précédent. La fonction expressive double continue elle son chemin avec entre autres « permets » et « gourmand » en 7.F.
- Un grand retour pour la fonction conative avec la phrase « si tu vois ce que je veux dire… » en 8.R, qui reste elle confinée au cadre de du débat. C’est aussi une première apparition crédible de la fonction métalinguistique, puisqu’il est directement fait référence au « dire », soit à l’expression-même. De son côté, « Rabat-joie » et « D’accord » en 8.R apportent une fonction expressive simple, alors que « déguste » en apporte une double. Cependant, il ne parait pas insensé de défendre que « on partage tout » soit aussi une première instance de fonction poétique, jouant d’un côté avec le partage de microbes présenté plus haut, mais de l’autre avec la valeur positive généralement associée à la notion de partage. C’est le premier exemple de réelle répartie qu’on puisse trouver dans le débat. Et c’est d’ailleurs le premier moment où il est fait référence au contexte du débat avec « un point pour toi », à fonction référentielle, qui implique un système de détermination de la vainqueuse du débat. Nous y reviendrons en temps voulu.
- « Envie de me déguster en solo ? » en 9.F est un parfait exemple de fonction conative par sa forme de question, directement adressée au lecteur comme nous avons pu le définir plus haut. Notons que la phrase ne porte cependant pas de fonction phatique : c’est une question rhétorique avant tout, elle ne cherche donc pas à maintenir la conversation.
- Encore des expressions comme « bonne » en 10.F ou « je me suffis à moi-même » en 10.R pour la fonction expressive double. On notera aussi que la réplique de la fondue est avant tout là pour communiquer des informations au lecteur, comme lors des premiers échanges.
- Même raisonnement qu’au paragraphe précédent pour les termes comme « excelle » en 10.R. Remarquons aussi que « Tu n’es pas la seule », présent dans la même phrase, tient une fonction expressive. On interprétera également l’aparté « (voire la recette de fondue à la poire Williams en page 36) » de l’exact même manière que l’aparté en 6.F, c’est-à-dire comme à la fois une fonction référentielle et conative dirigées directement vers le lecteur.
- « plutôt » est un terme similaire à « mais » et « aussi », en ce qu’il comporte les fonctions expressive et phatique, respectivement en critiquant une idée précédente et en permettant un lien avec celle-ci. Autrement, la phrase joue principalement le rôle d’une liste de course.
- Pareillement à l’échange en 12, il est ici surtout question d’une liste de potentiels ingrédients à essayer pour le lecteur. On notera cependant l’expression « tu fais pâle figure » en 13.R, clairement à fonction expressive, mais aussi le retour de la phrase « Un point pour moi! », à fonction référentielle vis-à-vis du contexte du match.
- « ce n’est pas très élaboré » en 14.R témoigne d’une fonction expressive, là où « Ne fait pas la maligne » en 14.F y ajoute également une fonction conative. Dans cette même phrase, « Madame pommes de terre-cornichons » est un bon exemple d’expression à la fois à fonction référentielle et à fonction expressive, car elle réfère au destinataire et permet l’expression d’une critique du destinateur. C’est aussi la deuxième expression à tenir une fonction poétique, car la critique n’est pas directement émise mais avant tout sous-entendu par la juxtaposition de cette expression et de l’apparente désapprobation qui la précède. Remarquons que, bien que la réplique de la raclette se veuille piquante, y est malgré tout utilisé le terme « déguste » pour maintenir la positivité générale, terme alors à fonction expressive de la position de l’autrice.
- Dernier retour de l’expression « Un point pour toi » en 15.F, qu’on interprétera comme précédemment. Cet échange est également l’occasion du retour de « mais », qui suivra le même traitement. Notons cependant la rare présence d’un terme comme « compliqué » (autrement dit d’un terme à connotation négative), qui reste malgré tout à fonction expressive double, directement suivi par « mais » comme mentionné avant.
- « Et tu trouves ça glorieux ? » en 16.R est un parfait exemple de fonction expressive simple, c’est ici une pure réponse de la raclette. Nous la considérerons comme simple car il parait absurde de la clamer être la pensée de l’autrice également, elle qui est censée nous vanter les mérites des deux. Comme pour la 9.F, la question est ici rhétorique et ne tient alors pas de fonction phatique particulière.
- Enfin, « il est bien meilleur que ta religieuse coriace » en 17.R tient aussi une fonction expressive simple. Là où les termes « déguster » ou « délice irrésistible » en 17.F continuent la positivité générale dépeinte par leur fonction expressive double.
Notons que la liste n’est pas parfaitement exhaustive, certaines récurrences ou éléments non-pertinents ont su être omis, le plus important étant de se concentrer sur certaines fonctions du discours qui sont chères au milieu du débat (auxquelles nous reviendrons dans la section suivante).
Ce qui fait un match
Concernant le contexte des répliques, il est plusieurs fois répété, comme mentionné précédemment, qu’elles s’inscrivent dans un match de répartie (« Fondue vs Raclette : quel match! », « Mettons-les face à face pour voir de quel côté penche la balance… », « Mais voyons maintenant, au jeu des arguments, qui l’emporte… », le tout p.24). On est donc en droit, comme on analyserait une pièce de théâtre sur la vraisemblance de ses échanges, de se demander si ce match suit les règles de son style. Or, dans un match, on souhaiterait :
- Que les participants s’adressent à leur opposition et (au moins indirectement) au spectateur
- Que le débat soit encadré, que ses règles soient suivies
- Que les participants cherchent à gagner
Alors, pour que le dialogue entre la fondue et la raclette ici observé ait un sens à être qualifié de « débat » ou « match », il faut selon le principe de coopération (quelle ironie) de Grice : « Que [leur] contribution conversationnelle corresponde à ce qui est exigé [des participants], au stade atteint par [ceux-ci], par le but ou la direction acceptés de l’échange parlé dans lequel [ils sont] engagés. » (« Logique et conversation », Grice). Nous regarderons donc, pour chacun de ces points, s’il obtient suffisamment, et si tous obtiennent, alors l’échange sera dit match.
Premier critère
Le match est une discipline à deux niveaux, et c’est là une caractéristique qu’il partage sans problème avec la publicité. Dans un match, chaque réplique des participants joue à la fois le rôle de réponse ou d’amorce à une discussion avec un autre et en même temps de démonstration pour le public, une quête de conviction, de la même manière que ce qui est dit dans une publicité peut avoir un sens intradiégétique, tout en étant majoritairement dirigé vers le spectateur pour le pousser à la consommation. Prenez un débat politique par exemple : s’il n’était retransmis dans le cadre d’une campagne électoral sur antenne il en perdrait son sens (deux personnes qui discutent derrière des portes closes ne serait que difficilement qualifié de débat en sa définition classique), et à l’inverse s’il n’y avait aucune interaction entre les politiciens et qu’ils ne s’adressaient que directement au spectateur, on pourrait faire le même constat. Et cette double nature du débat, nous l’avons déjà démontrée plus haut. Alors, a minima superficiellement, le critère du double discours obtient.
Cependant, il serait intéressant de revenir un instant sur la solidité de l’échange-même entre la fondue et la raclette, qui peut parfois sembler désarticulé. Penchons-nous sur les phrases en 1, 3 et 5 qui, certes, sont toujours liées par une même thématique (l’origine d’un plat comme de l’autre pour la 1 par exemple), mais paraissent néanmoins mal emboîtées, sans suite réelle, laissant une impression de deux participants qui ne se répondent pas réellement mais parlent des mêmes sujets :
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F : Ma première recette connue en Suisse a été publiée en 1699
R : Je fête cette année mes 450 ans d’histoire en Valais. On m’a baptisée « raclette » en 1874, en référence au fait de racler la meule de fromage fondant près du feu. -
R : On me fait fondre et on me racle avec amour, grâce au four traditionnel valaisan. On prend le temps de me savourer, dedans ou dehors.
F : On me concocte avec soin, me brassant patiemment, à la maison ou en pleine nature! -
R : On a jugé la qualité de mes fromages lors d’un premier Championnat du monde de la raclette, l’an dernier en Valais.
F : J’ai déjà été célébrée quatre fois lors d’un Mondial de fondue, dans le canton de Vaud.
L’ordre entre les répliques pourrait très bien ici être inversé sans aucune perte de sens : il n’y a donc pas de connexion directe, pas de reprise d’un élément de l’une par l’autre, pas de terme en amorce qui nous en empêche. En somme, ce ne sont réellement ni des questions, ni des réponses. Et cette impression légitime peut être expliquée par un facteur lui plus linguistique : l’absence frappante des fonctions phatiques et conatives au sein des dialogues. En effet, celles-ci ne sont, à travers les 34 répliques, trouvables que dans 5 d’entre elles (4.R, 6.R et 12.R pour la fonction phatique, 8R et 14R pour la fonction conative ; notons qu’il n’est ici pris en compte que les expressions à fonction conative dirigée vers l’interlocuteur du débat, en effet, 6.R, 9.R et 11.R en contiennent également, mais seulement dirigée vers le consommateur), ce qui explique l’impression laissée sur le lecteur. De plus, notons le schéma des échanges, systématiquement binaire : il n’y a aucun élément d’un échange repris dans un autre (hormis l’allocation de points, qui se trouve être un problème pour d’autres raisons à venir), aucune tirade, ni aucune contre-réponse, en bref, le format est très scolaire, très stérile. Remarquons cependant, en aparté, que nombres de débats notamment politiques se transforment rapidement en expositions individuelles d’idées et de faits. Alors, bien que la connexion semble manquer entre les participants eux-mêmes, nous considérerons malgré tout que le critère obtient, car de nombreux débats réels souffrent des mêmes manquements. Il serait curieux de s’intéresser à la converse en analysant ces mêmes débats pour voir s’ils méritent d’être qualifiés comme tels, mais ce serait là le travail d’un autre essai.
Deuxième critère
De manière plutôt anticlimatique, le débat se termine en page 28 sur ces mots : « Egalité parfaite : dans le pays du consensus, il ne peut pas en être autrement… », mais cette conclusion suit elle réellement du dialogue, ou est-ce une imposition finale de la main de l’autrice ? Il faut admettre que le texte ne nous donne jamais de règles précises que sembleraient suivre les participants. Cependant, les dialogues 8, 13 et 15 mentionnent chacun la notion de « point » (8.F : « D’accord, un point pour toi » & 13.R : « Un point pour moi! » & 15.F : « Un point pour toi »). Soient deux possibilités :
- Ces phrases performent et sont le moyen par lequel un « point » est attribué, auquel cas, selon la classification d’Austin des actes de langage, ces phrases, puisque accordant quelque chose au moment de leur énonciation, quand bien même ici fictive, seraient des actes illocutoires, plus précisément des exercitifs.
- Ces phrases constatent qu’un « point » a été attribué, selon une autre règle sous-jacente, auquel cas elles seraient dites constatives.
Cependant, notons qu’en ces trois occasions, le « point » est attribué à la raclette. Or, on sait par le commentaire final que le débat se termine par une égalité. Alors, supposant que les points ont comme à leur habitude un rôle déterminant à jouer ici, il nous faut en toute bonne foi balayer l’hypothèse 1, ou du moins admettre que ce n’est pas le seul moyen d’attribuer un « point ». Ce manque de clarté quant au cadre général du débat rajoute à la sensation présentée plus haut de déconnexion entre les répliques, également renforcée par l’absence d’ordre défini entre les dialogues eux-mêmes. Ainsi, il nous manque à la fois les règles du jeu auquel s’adonnent la fondue et la raclette, mais aussi le contexte temporel, son déroulement, qui le structure.
Néanmoins, malgré l’étrangeté survenant de ces anomalies, il ne nous est pas possible de critiquer le débat sur sa logique structurelle étant donné que celle-ci ne nous est jamais expliquée. Alors, c’est par défaut que ce deuxième critère obtient lui aussi.
Troisième critère
Enfin, il parait essentiel à tout débat que ses participants se critiquent, à coup d’arguments comme de rhétorique, en bref : que ses participants cherchent chacun à gagner. En effet, un débat où l’un des camps présent joue en faveur de son opposition sera vite qualifié de « faux débat », ou de manière générale sera rejeté au vu de son illégitimité. On chercherait donc à minimiser les éléments inutiles, les discussions sur ce qui ne peut avantager ni l’un ni l’autre. Cependant, on observe que nombre de dialogues tiennent sur des sujets non-pertinents : par exemples, les phrases en 1, 3, 5, 10 ou 12. Aussi, il est important de remarquer le grand nombre de terme à fonction expressive ramenant un air de positivité au débat, et ce même lors de critiques. On prendra notamment pour exemple la 14.R : « On ne te déguste le plus souvent qu’avec du pain, ce n’est pas très élaboré… » qui allie critique et éloge (par la connotation de “déguste”) en une même phrase. Malgré tout, certains arguments sont présentés, mais, et c’est sûrement sur ce point que la forme pêche, ils semblent trop peu nombreux pour réellement qualifier de débat ce qui, de prime abord, ressemble avant tout à un alignement de faits historiques ou de recommandations culinaires à tester aux prochaines fêtes. Prenez la phrase 7.F : « Je permets aux clubs de foot et de hockey de gagner des sous et aux derbys d’être plus gourmands. ». Quelques simples éléments auraient pu la transformer en argument marquant, telles que « Moi, je permets aux clubs de foot et de hockey de gagner des sous et aux derbys d’être plus gourmands. » pour montrer que la fondue estime que ce n’est pas le cas de la raclette. De telles modifications rendraient le dialogue plus naturel, évitant ainsi que la raclette ne réponde à une affirmation de la phrase (que seules les soirées fondue existent) qui n’est pas explicitée. Considérons enfin un dernier exemple :
- F : Comme le fameux slogan l’affirme, je crée la bonne humeur.
R : Pur mensonge… ce n’est pas toi qui la crées, c’est le fromage fondu en général!
Quand bien même la forme donne l’impression d’une dispute, en réalité l’intention de l’autrice de dépeindre et la fondue et la raclette positivement transparait clairement dans la généralité quant aux bien-faits du fromage. C’est là encore un argument de vente déguisé. En d’autres termes, les critiques sont trop peu assumées. Les seuls échanges structurés comme de vrais arguments sont les suivants :
-
R : On me déguste sans échanger ses microbes potentiels, si tu vois ce que je veux dire…
F : Rabat-joie. D’accord, un point pour toi. Avec moi, on partage tout! -
R : On ne te déguste le plus souvent qu’avec du pain, ce n’est pas très élaboré…
F : Ne fais pas la maligne, Madame pommes de terre-cornichons.
En somme, il semble que seule la raclette présente des arguments forts, ce qui, pour revenir au critère précédent, jure une fois de plus avec l’égalité en résultat. C’est l’intention de l’autrice qui vient régulièrement contredire ce que le débat devrait amener : des positions tranchées et critiques. En surdosant sur la quantité de terme positifs à fonction expressives du point de vue de cette dernière, les répliques s’émoussent et perdent leurs crocs, pour autant qu’il y ait eu crocs pour commencer. Alors, pour ces diverses raisons ce critère n’obtiendra pas.
Conclusion
En résumé, cet échange, bien qu’il ait la structure générale d’un débat pèche quant au contenu abordé. Joëlle Challendes nous montre par ses mots que pour certains types de dialogues, il faut non seulement une forme, mais aussi un fond ben défini. On peut bien sûr finir sur une égalité, mais ici il a plutôt été choisi de ne jamais vraiment commencer les hostilités. Pour conclure, il nous faut donc admettre que cet échange publicitaire ne peut réellement être qualifié de débat. Peut-être que des critères plus acérés à ce style d’échange permettrait une conclusion moins floue, moins intuitive. Trouver une définition claire du débat serait alors le travail d’une future littérature, car ses critères, pour l’instant, restent à débattre.
Bibliographie
- Challandes, J. & Von Niederhäusern, K. (2024, 8 octobre). « Fondue vs raclette : quel match! », Coopérations 41, 24-29.
- Jakobson, R. (1963). « Essais de linguistique générale », Paris, Minuit, 213-220
- Grice, H. P. (1979). « Logique et conversation », Communications 30, 57-72.
- Austin, J. L. (1970). « Quand dire c’est faire », Paris, Seuil.